Une Île
DOUZE MASQUES, DOUZE PORTRAITS
le Kamikaze, l’Adolescente, la Mère, le Commerçant, la Beauté, le Joueur, le Fou, le Sage, l’Architecte, le Veilleur, le Voleur, le Vieux. 1 - LE KAMIKAZE Pour la communauté, il donnerait son sang. Une musaraigne dans une armoire : grande force de frappe. Il n’a pas peur. 2 - LE COMMERCANT L’ambassadeur. Il ne croit pas, ne connaît pas les voies souterraines. 3 - L’ADOLESCENTE Fille de la Mère et de l’Architecte. Elle va quitter l’île. Elle a tendance à la dilatation : liquide, pas de limite. Dans un petit espace, elle a davantage conscience d’elle même que dans une grande étendue où elle se dilue. 4 - LA BEAUTÉ Le piège à anges. Fille de la Mère et du Vieux, soeur jumelle du Joueur. Elle est sexuelle. La jouissance est une petite mort. Une tête d’enfant avec un sexe d’éléphant. Si quelqu’un a une solution à cela, qu’il ou elle vienne baiser avec elle, et elle comprendra. Tout est sexuel sur la terre : frottements, glissements, pénétrations. La vie est un destin qui frotte. Tout féconde, tout baise tout. Baiser avec les pierres s’il le faut, sucer les branches, ne pas perdre une caresse. Connaître le diable la rapprocherait de dieu, puisqu’ils se connaissent. Non pas baiser pour le plaisir, mais pour connaître. La matière rentre dans le sexe comme les idées entrent dans le crâne. Un être inversé : les jambes sont des bras, les bras des jambes, le sexe c’est le nez qui a de l’inspiration, le cul c’est la bouche qui ne dit pas un mot. Être aveugle et muet, qui voit que les fruits donnent des arbres, et que les nuages s’approchent pour regarder les éclairs. (5 - LE SAGE) Père de la Mère et du Veilleur. Pourquoi ce besoin de partager, plus pressant que la faim ou la soif, chez ceux qui semblent connaître ce que nous ne connaissons pas ? Le visage de l’écartelé. Etant écartelé, il écartèle les autres. C’est lui qui est à l’initiative de ce regroupement sur l’île. 6 - LA MÈRE Fille du Sage, soeur du Veilleur, femme du Vieux puis de l’Architecte, mère de la Beauté et du Joueur, puis de l’Adolescente. Elle a porté un enfant, elle a engendré la vie : caresses souterraines, courants, osmoses. Pendant neuf mois elle a été l’atmosphère, la nourriture, la planète d’un être humain. La vie entre les hommes lui est maintenant souterraine. Elle connaît mieux les autres qu’eux-mêmes : ils viennent tous du ventre d’une femme. Le corps de la Mère est une planète, son ventre est un mystère. Il faut étudier ses mouvements, rechercher ses regards, comprendre ses allées et venues, ses humeurs. Elle n’a pas à faire de mouvement vers l’extérieur. Il lui faut du monde autour d’elle. C’est une femme caverne, une femme habitation. Les hommes qui cherchent quelque chose sans passer par elle ne le découvriront pas. Elle est une porte. 7 - LE JOUEUR Frère jumeau de la Beauté. Intuitivement, il travaille à la corruption des sens. Il cherche l’extase. Il met ce qui est dedans dehors, dehors dedans, en bas en haut, ce qui est amer pour les amants, ce qui est intime pour les places publiques. Dans l’extase, il rejoint ce qui est hors de lui : la musique, les formes, les couleurs, les mots ... Personne ne lui fera lâcher “aujourd’hui”, la recherche de l’extase, dont la souffrance est un ingrédient. 8 - LE VEILLEUR Frère de la Mère. Une chouette. Douceur, fatigue continuelle, pas de lutte. Émerveillement devant le monde qui l’entoure, habitude du silence et du noir. En amour, tout va toujours trop vite. Intelligence des grands espaces. C’est un homme de la lune qui ressent la montée du soleil vers deux heures du matin, comme le départ d’un navire. (9 - L’ARCHITECTE) Le travailleur. Second mari de la Mère, père de l’Adolescente. Ce qu’il ne comprend pas, il l’applique. Mieux vaut conserver les règles en attendant de comprendre plutôt que de se lancer dans une aventure personnelle où toutes les démesures sont permises. L’organisation de la communauté permet de survivre, d’être en bonne santé. La beauté fait partie de la bonne santé. Il parle vite, avec hésitation. Il ne comprend pas la fantaisie, les écarts brusques, la capacité à souffrir du Sage. Il vise au bonheur de la communauté, il a du mal avec les conflits. La nature lui fait du bien, les humains le fatiguent. Très nerveux, respiration manquant de profondeur. Il s’attache au confort : à quoi bon regarder un paysage quand on a mal aux yeux. Une santé fragile, une grande attention aux autres, une science raffinée pour les calmer et les rassurer. 10 - LE VIEUX Premier mari de la Mère, père des jumeaux. Il s’approche de la mort. C’est la danse incroyable, celle que l’on pensait impossible. Corps à peine encore présent, sur le départ, une vie qui fait le signe d’au revoir. Si sa vie a cristallisé un savoir, un mystère, on ne voit plus que cela, soutenu par aucun muscle. C’est le grand numéro : il est en train de défier la règle de gravité, devant nous il s’approche du mystère, un pied devant l’autre. On a envie qu’il vieillisse encore pour voir ce qui reste en lui, ce qui reste quand il ne reste plus rien. On voudrait le voir entrer vivant dans la mort. On lui demande s’il a une idée de l’endroit où il s’en va, mais il fait sa danse incroyable, il vous cloue le bec. 11 - LE FOU Il voit ce qu’on ne connaît pas, ne voit pas ce que l’on connaît. Il lui faut un coin, des habitudes, des gestes de tendresse. Il sait, comme la Mère, que l’amour est une porte. Il y a en lui la pression d’une cocote minute fermée sur le feu depuis des années, avec de la lumière dedans. Il a les os robustes, n’importe qui tirerait la langue à sa place. Il parle couramment l’ange, le lumineux, le musical. En dessous, fini, il demande de la tendresse et rien d’autre. Il est futur, comme un cheval qui n’est pas attelé à la charrue et qui ne peut rien labourer, rien transporter. (12 - LE VOLEUR) L’anarchiste, le nomade. Il est asocial, de cette société-là. Il a choisi la société dont il est asocial. Je ne volerais pas si c’était à eux. Capacité d’immobilité absolue et de course, il dégage une sensation animale de danger. Les autres ne l’acceptent pas. Il vole des idées, des gestes, des paroles, des objets, des sentiments, des histoires. C’est un ange. Une grande science des rapports humains: tout son travail. Il ne connaît pas la vie. Il est là avec ses muscles, ses nerfs, ses douleurs, il reste au bord de la vie, et il vole. Interview de François Cervantes sur la pratique du masque
Comment avez-vous rencontré ce mode d’expression artistique ?
Par hasard. J’ai été fasciné. Le masque permet de faire jaillir l’émotion par le corps. On sait aujourd’hui que le corps engrange les émotions. En lisant le masque, on lit le corps. Comment l’avez-vous intégré à la création contemporaine ?
Lorsque j’ai rencontré Didier Mouturat, qui crée des masques. Ce qui m’intéresse est la création. Je n’avais pas envie de puiser dans le répertoire traditionnel. Mais en réalité la tradition s’adapte à la vie de tous les jours, comme dans l’organisation du travail, des relations entre les hommes. La tradition, c’est la vie. C’est en la relisant, en la faisant repasser par nous, que nous devenons contemporains. En ce moment, la place du théâtre, de l’art, est à redéfinir. Aujourd’hui, nous sommes dans une période de séparation, dans l’autonomie de la personne. Et le masque vient se glisser là-dedans. Comment naît la rencontre entre le texte, le comédien et le masque ? Il y a un travail d’improvisation qui permet au comédien de trouver une liberté avec le masque. Celui-ci demande avant tout un travail de mémoire. Le comédien va être d’abord préoccupé par le masque. Quand il a bien intégré, le texte arrive. Ce qui déstabilise souvent le comédien. Cela donne comme une sorte de dyslexie. A ce moment-là, il m’arrive souvent de changer le texte, parce que la corrélation entre le masque et la parole l’oblige. Je fais presque un travail de parolier. Le masque remet le texte à sa place. Le comédien ne peut se cacher derrière, car c’est le corps qui doit être vu. Avant, je travaillais le texte en priorité. Avec l’expérience, j’ai compris que les deux s’emboîtent. Dans « Une île », votre dernière création, vous mélangez les codes, théâtre sans et avec masque. Comment s’est passée la cohabitation ?
Je voulais ouvrir, voir l’acteur sans masque. Je voulais arpenter des territoires littéraires. La pièce raconte un voyage sur une île qui a été habitée par un peintre et où l’on trouve des personnes obstinées qui sont restées là. Je voulais voir le chemin de l’équipe pour arriver jusqu’à là, tout comme ce que produirait le désordre du corps sur quelque chose de littéraire. Cela a demandé de rentrer plus intensément dans le sujet, sans tricherie. Pourquoi avoir posé votre compagnie à Marseille, dans ce lieu assez atypique qu’est la Friche La Belle de Mai ? A force d’être en tournée, la relation avec notre public nous manquait. En fait, on se séparait de la vie. Vous arrivez dans une ville, vous vous enfermez dans le théâtre et vous repartez. On était arrivé au bout de notre voyage. La Friche est un collectif composé d’une soixantaine de structures. On y trouve toutes les disciplines artistiques. C’est un formidable espace de liberté. Cela correspond très bien à notre projet, celui de permanence. Du coup, il y a eu un véritable rendez-vous avec le public. Et comme nous étions sur la longueur, les gens ont eu le temps de venir, et même de revenir. On a joué deux mois « Une île » et c’était plein les dernières semaines. Ainsi le spectateur retrouve un rôle qu’il aime bien et qu’il fait avec plaisir, être relation publique. |