Accords

 

 


"Patience. Celui qui regarde longuement apprend à voir. Il apprend à voir combien les mouvements sont plein de fantaisie, à quel point le groupe se déplace avec précision, sans s’être entendu sur les pas, la ligne. Ils suivent à l’intuition ce que d’autres ne parviendraient pas à faire même avec beaucoup d’efforts, comme s'ils savaient le faire en dormant. Thomas Hauert nous explique qu’ils ne comprennent pas eux mêmes comment se met à fonctionner une formation aussi compliquée sans s’écrouler aussi vite. Estimation, réaction, action –cela doit aller si vite que les sept complices ne peuvent pas se permettre le détour par une prise de conscience.
Dans les pièces de la compagnie Zoo, tout dépend de chacun à chaque instant. Une baisse de concentration, et tout se met à tanguer. Une paresse et la tension se brise. Les danseurs sont partie intégrante d’un organisme qui a besoin de chacun de ses membres et de ses organes. Ils sont liés, ils communiquent en permanence, et si un seul élément – même minuscule – se modifie, la situation change pour tous. Ils sont donc par nécessité toujours en veille. Il y a des certitudes, des préambules communs, une confiance réciproque, qui prennent pied sur une collaboration durable et ancienne.


« Accords » a une “patte” reconnaissable entre toutes : un pour tous et tous à l’unisson. Est-ce que cela peut résumer ce vers quoi tend votre travail avec un fort impact d’improvisation ?

Oui et non. Le « un pour tous »  est une condition pour la réussite de notre travail dans toutes les représentations. Pour « Accords » l’unisson est un principe moteur. Mais les thèmes changent de pièce en pièce. Ce qui est moteur dans notre travail est plutôt la tentative d’élargissement de notre spectre, la recherche d’une confiance en notre propre corps.. Nous sommes à la recherche d'idées pour donner progressivement à nos corps toujours plus de responsabilités. Pour cela nous travaillons effectivement beaucoup en improvisant, non seulement lors des préparations en studio, mais aussi sur scène.


Improvisation comme chemin mais aussi comme but ?

En général l’improvisation est le chemin, le but étant la représentation pour laquelle nous voulons explorer au maximum nos possibilités. Notre credo est que le corps peut toujours trouver des mouvements plus passionnants, plus complexes que ceux que nous pouvions imaginer au départ


Comment détournez-vous la conscience ?

Training and trust. Tu apprends avec le temps à jouer avec ta propre créativité. Et plus tu lâches la responsabilité, plus ton esprit est libre, afin de provoquer ton corps en conscience.


Est-ce que vous voulez désapprendre ce que vous avez acquis pendant des années d’entrainement ?

Au quotidien, il est bon que le corps ait des habitudes. Nous, danseurs, serions incapables d’agir si nous devions réfléchir à chaque mouvement. Les schémas sont utiles pour que le corps puisse se rattraper seul, etc. Mais il y a aussi des schémas qui, dans monde de la danse vous sont inculqués pendant votre formation, des formes, des styles, des techniques, qui peuvent restreindre votre créativité. Le corps entraîné aussi a besoin de temps pour découvrir et apprendre de nouveaux motifs, ou du moins des variations de motifs anciens. À construire de nouveaux réflexes. Nous sommes beaucoup préoccupés par ça. Au moment ou nous entrevoyons le résultat, ces nouvelles possibilités sont elles mêmes devenues des habitudes. Le processus d’apprentissage n’est donc jamais terminé.


Est-ce que tu penses que la pratique en vigueur de la chorégraphie dans la danse restreint les possibilités du corps ?

Pour fixer un mouvement, il doit au préalable être conscient. Et la conscience est beaucoup plus limitée que le corps… Nous ne comprenons d’ailleurs pas complètement comment fait le corps pour réagir aussi vite à une nouvelle situation, pour éviter ou se rattraper quand il tombe. Lorsqu’on fixe quelque chose, il faut les transmettre, souvent au moyen de la langue, mais aussi par la démonstration. Cela implique en général que l’on perd en complexité. La manière dont je me débrouille avec la pesanteur, je ne peux pas le séquencer assez finement pour, disons isoler des consignes. Cela est davantage possible par le biais de l’improvisation. Elle permet un travail beaucoup plus en finesse.


Et le risque de l’échec croît.

Toute représentation porte en elle ce risque. Ce risque que quelque chose foire est plus important que quand chaque séquence de pas est prescrite et établie.


Comment évite-t-on que les résultats se ressemblent, quand on laisse le corps trouver son propre chemin ? Les êtres humains sont paresseux et indolents. Qu’ils soient danseurs ou non,la résistance contre tout ce qui est nouveau est profondément humaine…

La curiosité aussi est un puissant moteur. Nous combattons l’indolence et les vieilles habitudes de façon ludique. Nous nous interrogeons aussi sur les mouvements apparemment inefficaces ou difficiles. La résistance et l’effort peuvent produire parfois des images qui viennent de loin. En récompense, il se passe par moment des choses inouïes, imprévisibles, qui te renversent. Bien sûr, nous nous fixons en permanence de nouveaux buts.


N’est-ce pas une contradiction en soi, de chercher quelque chose de nouveau, tout en se fixant des buts clairs ?

Il suffit d’avoir une direction possible. J’ai appris de David Zamprano que l’on pouvait s’entrainer à l’improvisation, et que c’est justement dans ces domaines “spontanés” que le corps doit apprendre à se débrouiller avec tous ces paramètres changeants – par terre, en l’air et à travers l’espace… Il y a pour cela des techniques. Le but est de les développer pendant le travail.


Et à quel point est-ce vague ou concret ?

Dans « 5 », par exemple, chacun d’entre nous avait chorégraphié sa propre pièce. Dans ma partie nous avons travaillé sur la base d’une musique de Bruckner (compositeur autrichien du XIX ème siècle, ndlr), que les neuf danseurs avaient apprise par cœur. C’est également ce que nous avons fait de nos corps, nous avions toujours une musique intérieure en commun. Alors que la représentation se déroulait presqu’exclusivement dans le silence. Les fondations – la partition – étaient donc très concrètes, le résultat – la chorégraphie – en revanche était totalement ouverte.


La compagnie porte ton nom, mais vous travaillez de façon très démocratique ?

En fin de compte, oui. Je détermine la direction et la position de départ ainsi que la musique. Mais nous sommes souvent d'accord. Je guide ou je prends des décisions si nous sommes coincés quelque part. Mais les autres donnent volontiers leur opinion. Car finalement j’ai mes limites aussi. Et je trouve passionnant d’être moi-même dérouté. Pour quasiment tous les aspect artistiques notre responsabilité est commune. Bien qu’il soit assez difficile de transmettre cela au public ou aux programmateurs. C’est la raison pour laquelle il y a mon nom en avant."