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Hommage à
Georges Binetruy


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Hommage à
Georges Binetruy

Georges Binetruy est mort le 6 novembre 2006. Il était avec nous au théâtre de l’Espace le 11 octobre pour partager son expérience inoubliable au sein des groupes Medvedkine de Besançon. Voici l’hommage que lui rend son ami Patrick Leboutte à qui l’on doit le bonheur de redécouvrir cette aventure collective longue de sept ans grâce à l’édition récente sur support DVD de quatorze films réalisés à Besançon et à Sochaux.


« Une fois que tu as mis les yeux derrière la caméra, tu n’es plus le même homme, ton regard a changé »

« Apprendre à démonter, puis remonter la caméra en un minimum de temps, comme on le faisait à l’armée avec nos fusils, voilà ce que nous voulions. Après, tout est allé très vite : on m’a foutu la caméra sur l’épaule, j’ai fait la mise au point et le coup est parti tout seul.»
(Georges Binetruy, in L’image, le monde, n°3, automne 2002)

Georges Binetruy est mort cette nuit, il était le caméraman du groupe Medvedkine de Besançon, il était surtout mon ami, et j’ai besoin de partager cette douleur avec vous. Peu d’hommes autant que lui ont cru à ce point au pouvoir qu’a le cinéma de susciter du lien, de déminer les mises en scène patronales, de renverser les ordres les mieux établis. Son rapport à la caméra, immédiat, sensuel, d’une intelligence fulgurante, était d’abord un rapport à l’outil. Il ne la touchait jamais sans liesse, sans cette joie contagieuse contenue dans l’acte même de faire. Il ne la touchait jamais sans la mettre au service de ceux qu’il aimait, protégeant leur intégrité tout en leur permettant d’accéder au statut de personnage de film : y a-t-il plus beau visage, dans le cinéma français, que celui de Suzanne, dans Classe de lutte ?

Georges était une des plus belles personnes que j’ai rencontrée dans ma vie et peu d’hommes m’ont paru aussi humain. Pour la plupart, vous avez été les témoins de l’incroyable complicité qui nous unissait. Il m’a appris que le cinéma servait d’abord à faire passer – des idées, des visages, des colères, des chimères -, à faire passer puis à raccorder - des bouts des uns, des bouts des autres, pour un peu plus d’en commun. Il m’a appris que le cinéma était une pratique qui se partage, libre de droit, propriété de tous. Il m’a appris à faire la révolution. Il m’a appris à aimer cela. A son contact, comme à celui de Jean-Pierre Daniel, de Robert Kramer ou de Jean-Louis Comolli, mon rapport au cinéma s’est affermi, mon discours a pris de l’assurance. Voilà ce que je lui dois.
Ensemble, nous avons parcouru la France, et même un peu la Belgique, pour présenter « Classe de lutte » ou ce « Nouvelle Société n°6 » qu’il aimait tant, et qui représente pour moi son testament : deux films où domine le mot « à suivre », le seul mot qui compte au cinéma. Lui qui avait tellement peur de parler en public, parce qu’il connaissait l’importance des mots, parce qu’il concevait la maîtrise de la langue comme un instrument de lutte, parce qu’il pensait que sans elle on ne pouvait vivre digne, me répétait chaque fois que j’étais son professeur. En réalité, le professeur, c’était lui : prof de dignité, prof de fidélité, prof de vin d’Arbois, prof de tout ce qu’on n’apprend pas dans ces écoles où il regrettait pourtant de n’avoir pu mettre les pieds. Georges Binetruy fut le meilleur pédagogue que je n’ai jamais eu. Je suis triste comme je ne l’ai plus été depuis longtemps.
Patrick Leboutte

Patrick Leboutte, critique itinérant, est le fondateur de la revue L’Image, le monde, dont le numéro 3 est largement consacré à l’aventure des groupes Medvedkine. Il dirige aussi la collection Le geste cinématographique aux Editions Montparnasse et vient d’éditer le coffret dvd des films des groupes Medvedkine.


Voir aussi :
Nous avions créé un lien… par Georges Binetruy, dans la revue Images documentaires : Parole ouvrière, N°37/38 (2000)