Le cinéma israélien contemporain

 


Conférence de Ariel Schweitzer

 

   

   

L’essor actuel du cinéma israélien est intimement lié à des changements institutionnels intervenus au début de cette décennie. L’adoption en 2000 par le gouvernement israélien de la nouvelle « loi du cinéma » garantit une augmentation notable du budget alloué au septième art, soit environ 13 millions d’euros. Ce budget assure une certaine stabilité de la production israélienne après une période de grandes turbulences dans la seconde moitié des années 90. Le cinéma israélien produit aujourd’hui une moyenne de 20 longs-métrages de fiction et une centaine de documentaires par an, financés en grande partie par des fonds de soutien nationaux.


D’autre part, des accords de coproduction entre la France et Israël, élaborés par le CNC et le Conseil israélien du cinéma, ont été signés en 2002 par les Ministres de la Culture des deux pays. Ces accords, qui renouvellent en fait un texte daté de 1972, déterminent que chaque coproduction franco-israélienne, dès lors qu’elle remplit les exigences de l’accord, est reconnue en tant que production nationale. Ils favorisent ainsi l’agrément d’une coproduction franco-israélienne comme film français, pouvant à ce titre bénéficier des différents systèmes d’aide à la production et à la distribution existants en France.

 

   
Le renforcement des structures de production a permis à une nouvelle génération de jeunes cinéastes, formés dans les 17 écoles de cinéma que compte le pays, de faire ses preuves en passant assez rapidement du court au long-métrage. Sans doute, l’aspect le plus important de ce renouvellement est la forte présence des femmes. En effet, les femmes ont pris en main le cinéma national en réalisant des œuvres audacieuses qui questionnent certaines valeurs patriarcales et guerriers de la société israélienne. Mettant en scène des protagonistes femmes, issues souvent d’un milieu séfarade, ces cinéastes portent un regard subversif sur la société qui les entoure, vision marquée par la sensibilité féminine.


Cette génération de réalisatrices a été révélée en 2004 grâce à Mo
n trésor de Keren Yedaya (Caméra d’or au festival de Cannes) et Prendre femme de Ronit et Shlomi Elkabetz (prix du public au festival de Venise), deux films militant et sans concession décrivant la lutte des femmes contre une société machiste et oppressante. Cette vision critique de la société israélienne est prolongée dans Les sept jours (2008), dernière réalisation à ce jour des Elakabtz : d’une grande rigueur formelle, le film, qui se déroule au moment de la première guerre du Golfe, questionne audacieusement la place de l’individu dans une structure familiale et archaïque et tribale.

 

   
Un autre phénomène marquant de ces dernières années est le retour du thème religieux au cœur du cinéma israélien. Après des années durant lesquelles les cinéastes israéliens tendaient à ignorer le monde juif religieux ou à le dépeindre de façon exotique et caricaturale, de jeunes auteurs, issus parfois de milieux religieux, s’interrogent désormais ouvertement sur la place qu’occupe le judaïsme dans une société moderne et majoritairement laïque. Ce thème a été déjà abordé, dans une perspective clairement féministe, dans le très beau Kadosh d’Amos Gitaï (1999), puis par Raphaël Nadjari, cinéaste d’origine française, réalisant deux œuvres d’une grande sensibilité mettant en scène des familles israélienne divisée entre religion et laïcité. Avanim (2005) trace le quotidien d’une jeune femme issue d’une famille traditionaliste qui tente d’échapper à son enfermement social à travers une aventure amoureuse. Tehilim (2007) décrit la lutte d’une mère et de ses enfants pour préserver l’unité de la famille menacée par le fanatisme et le dogmatisme après la disparition mystérieuse du père, créant ainsi une métaphore d’une société israélienne fatiguée, névrosée et en perte de repères.

 

   

L’une des grandes révélations de ces dernières années fut My father, my Lord (2007, prix du meilleur film au festival de Tribeca), première réalisation de David Volach, jeune cinéaste issu d’une famille juive orthodoxe. Largement influencée par les Décalogues de Krysztof Kieslowski, cette œuvre subtile est une variation sur le thème du sacrifice d’Isaac dans laquelle un enfant trouve la mort à cause du fanatisme religieux et l’aveuglement de son père. Sans dogmatisme aucun, la force du film réside dans la connaissance intime de l’auteur avec les rituels et les textes religieux qu’il interroge et critique avec audace, sans renoncer pour autant à représenter l’homme religieux dans son humanité et sa sensualité.
La force du cinéma israélien contemporain réside dans sa capacité à montrer la société israélienne dans sa complexité en révélant ses contradictions internes. Celle par exemple d’une jeunesse tiraillée entre un désir de normalité, des aspirations universelles et un engagement dans les luttes militaires et politiques de la société israélienne. Car c’est finalement la même jeunesse qui fait la fête dans la Tel-Aviv hédoniste de The bubble d’Etan Fox (2008) et qui est sacrifiée sur les champs de bataille dans une guerre du Liban absurde, mise en scène dans Beaufort de Joseph Sedar (2007), Valse avec Bachir d’Ari Folman (2008) ou Lebanon de Samuel Maoz (2009, Lion d’or de la dernière Mostra de Venise).